
Avec 57 % de la population active âgée de 18 à 35 ans, la jeunesse camerounaise constitue l’une des principales forces économiques du pays. Pourtant, derrière cette importante réserve de talents se cache une réalité plus préoccupante : difficulté d’accès à l’emploi, inadéquation entre les formations et les besoins du marché, précarité et volonté croissante de partir à l’étranger. Dans le même temps, une nouvelle génération se tourne vers l’entrepreneuriat, le numérique et de nouveaux secteurs d’activité. Alors que le Cameroun cherche à accélérer sa transformation économique, une question devient incontournable : le pays parviendra-t-il à transformer sa jeunesse en véritable moteur de croissance ?
Une jeunesse nombreuse, une opportunité historique
Le Cameroun dispose d’un avantage que beaucoup de pays envieraient : une population relativement jeune et une génération qui représente déjà une part considérable de sa force de travail.
Selon la Banque mondiale, les Camerounais âgés de 18 à 35 ans représentent environ 57 % de la population active. Cette situation pourrait permettre au pays de bénéficier d’un véritable dividende démographique : davantage de travailleurs, davantage de consommateurs, davantage d’entrepreneurs et, potentiellement, davantage d’innovation.
Mais un dividende démographique ne se produit pas automatiquement.
Pour qu’une population jeune devienne un avantage économique, encore faut-il qu’elle puisse accéder à une formation adaptée, à des emplois productifs, au financement et aux opportunités nécessaires pour développer ses compétences.
Autrement, ce qui pourrait constituer une force peut progressivement devenir une source de frustration sociale.
Et c’est précisément là que se trouve aujourd’hui le paradoxe camerounais.
Plus instruite, mais toujours confrontée au chômage
La génération actuelle n’est pas celle de ses parents.
Les jeunes Camerounais sont davantage scolarisés, plus connectés au monde extérieur et beaucoup plus exposés aux nouvelles technologies. Selon les données récentes d’Afrobarometer, huit jeunes Camerounais sur dix disposent au moins d’un niveau d’enseignement secondaire.
Pourtant, cette progression de l’éducation ne s’est pas automatiquement traduite par une meilleure insertion professionnelle.
Plus d’un jeune sur trois interrogé par Afrobarometer déclare être sans emploi et à la recherche d’un travail, une proportion nettement supérieure à celle observée chez les générations d’âge moyen.
Le constat est donc particulièrement révélateur.
Le Cameroun a progressivement formé une génération plus instruite, mais l’économie ne semble pas encore créer suffisamment d’opportunités correspondant à cette nouvelle réalité.
Le diplôme ouvre une porte. Il ne garantit plus l’entrée dans le monde professionnel.
Le fossé entre la formation et le marché du travail
C’est l’un des problèmes les plus importants.
Pendant des années, l’éducation a été considérée comme le principal moyen d’améliorer les perspectives professionnelles. Mais le marché du travail évolue désormais beaucoup plus rapidement que certains parcours de formation.
Les entreprises recherchent des compétences immédiatement opérationnelles, notamment dans les domaines techniques, numériques, commerciaux et industriels.
À l’inverse, certains jeunes arrivent sur le marché du travail avec un parcours académique mais peu d’expérience pratique.
Le résultat est un paradoxe : des jeunes cherchent un emploi tandis que certaines entreprises peinent à trouver les compétences dont elles ont besoin.
Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle. Lors d’une visite au Cameroun en 2024, l’Organisation internationale du Travail avait déjà identifié l’inadéquation entre les compétences produites par le système éducatif et les besoins du marché comme l’un des sujets majeurs des discussions sur l’emploi des jeunes.
La solution ne consiste donc pas uniquement à former davantage.
Il faut former différemment.
L’entrepreneuriat : choix ou nécessité ?
Face aux difficultés du marché du travail, l’entrepreneuriat apparaît comme une alternative de plus en plus importante.
Dans les grandes villes comme Yaoundé et Douala, mais également dans les autres régions, de nombreux jeunes développent des activités dans le commerce, les services, l’agriculture, la restauration, la technologie ou encore la communication.
Certains y voient une opportunité de devenir indépendants.
Pour d’autres, il s’agit surtout d’une réponse à l’absence d’emploi formel.
Cette distinction est importante.
Un entrepreneuriat véritablement créateur de valeur repose sur la capacité à développer une entreprise, à accéder au financement, à trouver des marchés et éventuellement à recruter.
À l’inverse, une activité créée uniquement pour générer un revenu immédiat peut rester fragile et difficile à développer.
Le défi pour le Cameroun est donc de passer d’une logique de survie économique à une véritable culture de création de valeur.
Le numérique pourrait changer la donne
Une partie de la jeunesse camerounaise bénéficie aujourd’hui d’un avantage que les générations précédentes n’avaient pas : l’accès aux outils numériques.
Internet permet désormais à un jeune de vendre un produit, proposer un service, développer une audience ou travailler avec un client situé à plusieurs milliers de kilomètres.
Le numérique crée ainsi une nouvelle géographie de l’emploi.
Un développeur à Yaoundé peut travailler pour une entreprise étrangère. Un graphiste à Douala peut vendre ses services à distance. Un entrepreneur peut commercialiser ses produits sur les réseaux sociaux sans disposer immédiatement d’un grand magasin.
Mais cette révolution comporte également une limite : être connecté ne signifie pas automatiquement être compétent.
Le développement du numérique doit donc être accompagné par une montée en puissance des compétences, de la formation et de l’accès aux outils.
C’est cette combinaison qui peut transformer Internet d’un simple espace de communication en véritable infrastructure économique.
Et si l’agriculture devenait un nouveau terrain pour la jeunesse ?
Un autre potentiel reste encore largement sous-exploité : l’agriculture.
Le secteur peut sembler éloigné des aspirations d’une jeunesse de plus en plus urbaine et numérique. Pourtant, l’agriculture camerounaise est en pleine transformation.
Les technologies numériques commencent notamment à être utilisées pour améliorer l’accès des producteurs aux marchés, aux informations et aux services.

La Banque mondiale souligne ainsi en 2026 le rôle croissant de solutions agritech développées au Cameroun pour moderniser les chaînes agricoles et connecter davantage les producteurs aux opportunités économiques.
Cette évolution pourrait changer l’image du secteur.
L’agriculture de demain ne sera pas seulement une question de production.
Elle concernera également la transformation agroalimentaire, la logistique, le stockage, la distribution, le commerce électronique, la finance et la technologie.
Pour une jeunesse à la recherche d’opportunités, ces nouvelles chaînes de valeur peuvent représenter un immense terrain de création d’entreprises.
L’État tente de répondre au défi
Le problème de l’emploi des jeunes est désormais suffisamment important pour occuper une place centrale dans les politiques publiques.
Le Cameroun bénéficie notamment de programmes soutenus par la Banque mondiale visant à développer l’inclusion économique et l’entrepreneuriat des jeunes.
L’approche repose notamment sur l’accompagnement, la formation, le coaching et le soutien à la création d’activités économiques.
En avril 2026, l’Organisation internationale du Travail a également annoncé le renforcement de son appui au Cameroun autour du Programme spécial du président pour la promotion de l’emploi des jeunes et des femmes. L’objectif affiché est notamment de renforcer les résultats en matière d’emploi et de dialogue social.
Ces initiatives sont importantes.
Mais leur véritable efficacité dépendra de leur capacité à dépasser le stade des programmes ponctuels pour produire des résultats durables.
Car le problème du Cameroun n’est pas seulement de trouver des solutions pour quelques milliers de jeunes.
Il est de construire une économie capable d’absorber une génération entière.
Une jeunesse qui commence à regarder ailleurs
Lorsque les opportunités deviennent difficiles à trouver, une autre possibilité apparaît : partir.
L’enquête Afrobarometer publiée en août 2026 montre justement que le chômage et le pessimisme économique nourrissent un intérêt croissant des jeunes Camerounais pour l’émigration.
Ce phénomène doit être regardé avec attention.
La mobilité internationale n’est pas nécessairement négative. Un Camerounais qui étudie, travaille ou entreprend à l’étranger peut acquérir des compétences, développer un réseau et éventuellement contribuer au pays d’origine.
Mais lorsque le départ devient principalement une réponse au sentiment qu’il n’existe plus suffisamment de perspectives à l’intérieur du pays, le phénomène prend une autre dimension.
Le Cameroun risque alors de voir une partie de ses talents chercher ailleurs les conditions qu’ils ne trouvent pas suffisamment chez eux.
Le véritable défi n’est donc pas uniquement l’emploi
C’est probablement ici que se trouve le cœur du problème.
Le débat sur la jeunesse camerounaise est souvent réduit à une question simple : combien d’emplois faut-il créer ?
La question est plus profonde.
Quels emplois ? Avec quelles compétences ? Dans quels secteurs ? À quelles conditions ?
Et surtout, comment permettre à ces emplois de créer à leur tour davantage de valeur et davantage d’emplois ?
Une économie qui crée uniquement des activités précaires ne résout pas complètement le problème.
Le Cameroun doit donc chercher à développer des emplois productifs dans des secteurs capables de soutenir sa transformation économique : industrie, agriculture transformée, numérique, énergie, infrastructures, services, tourisme et entrepreneuriat.
L’ANALYSE DE LACEMAC.INFO
Le Cameroun se trouve aujourd’hui devant un véritable choix de modèle.
La jeunesse peut devenir son plus grand avantage économique.
Mais elle peut également devenir son plus grand facteur de frustration si les attentes d’une génération plus instruite, plus connectée et plus ambitieuse continuent de progresser plus rapidement que les opportunités.
Pour LACEMAC.INFO, le principal enjeu n’est donc pas simplement de « donner du travail aux jeunes ».
Il faut créer les conditions pour que les jeunes puissent produire, entreprendre, investir, innover et grandir économiquement dans leur propre pays.
La différence est fondamentale. Un jeune qui obtient un petit emploi survit. Un jeune qui crée une entreprise crée de la valeur. Une entreprise qui grandit crée des emplois.
Et un écosystème capable de faire grandir des milliers d’entreprises transforme progressivement toute une économie.
C’est cette logique que le Cameroun doit parvenir à installer.
Le financement doit être plus accessible. Les formations doivent être davantage connectées aux besoins réels des entreprises. Les jeunes entrepreneurs doivent pouvoir accéder aux marchés et pas uniquement aux programmes d’accompagnement. Les compétences numériques doivent être renforcées. Et surtout, les politiques publiques doivent être évaluées sur leur capacité à produire des résultats mesurables.
Le pays possède déjà plusieurs briques de cette transformation.
La question est désormais celle de leur cohérence et de leur changement d’échelle.
Car une population jeune n’est pas automatiquement un dividende démographique.
Elle le devient lorsque l’économie est capable de transformer la jeunesse en force productive.
Et c’est là que se jouera une partie importante de l’avenir du Cameroun.
Une génération qui ne veut plus attendre
Il serait finalement injuste de présenter la jeunesse camerounaise uniquement à travers le chômage.
Derrière les statistiques se trouve une génération qui cherche des solutions.
Elle entreprend. Elle se forme en ligne. Elle expérimente le numérique. Elle se tourne vers l’agriculture moderne. Elle crée de nouveaux services. Elle cherche des financements. Elle développe des projets.
Le potentiel est donc bien réel.
Mais le potentiel ne suffit pas.
Le rôle des pouvoirs publics, du secteur privé, des banques, des investisseurs et des partenaires au développement sera de construire l’environnement permettant à cette énergie de devenir une véritable puissance économique.
Le Cameroun possède une jeunesse qui veut avancer.
Reste désormais à savoir si l’économie du pays avancera suffisamment vite pour lui ouvrir la voie.

